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Extrait inédit – Quelque chose de bleu

« Le soleil avait fait son grand retour, baignant l’appartement d’une douce chaleur et d’une luminosité qui égayait mon moral. Reprenant mon habituelle routine, je me levai en même temps que mon futur époux, déjeunais avec lui, un grand mug de café et quelques tartines pour émerger en douceur.

Ensuite, il partait se préparer et je traînais dans le canapé, armée de mon fidèle ordinateur. Et comme toujours, j’arpentais d’abord le site de l’agence pour l’emploi. Aujourd’hui, tout un tas d’avenir se proposaient à moi : bûcheron, manutentionnaire, poissonnier ou charcutier. Youpi ! Pour les deux premiers, mon petit gabarit et ma musculature plus que discutable me servaient d’excuse. Le troisième, disons simplement que ce n’était pas pour moi. L’odeur de poisson cru dès le matin suffirait à me donner la nausée. Enfin, ayant une aversion naturelle pour bon nombre de viande, m’imaginer un couteau à la main, manipulant toue la journée des morceaux fumés, comment dire…. ? Impossible. Je soupirai, consciente que rien ne me correspondait depuis plusieurs mois. Si dans un premier temps j’avais envahi les boites postales de mes CV, j’avais vite déchanté en ne voyant revenir que quelques réponses types me souhaitant bonne continuation dans mes recherches. Pourtant, je ne cherchais rien de compliqué. Mon profil était celui d’une secrétaire et je pouvais tout aussi bien me réorienter sur de la vente ou de l’accueil, je ne fermais aucune porte. Mais voilà, le marché de l’emploi dans la région semblait, n’ouvrir ses portes qu’aux autres. La faute à pas de chance, en tout cas c’est ce que je me disais. Les jours défilaient, les semaines, puis les mois. Et il fallait admettre qu’ils emportaient avec eux un peu plus de mes espoirs chaque fois. Paul tentait de me rassurer en me disant que tout venait à qui savait attendre. Mouais. La bonne blague. Forcément, quand on naissait avec une cuillère en or massif dans la bouche. Et voilà que je m’y remettais. Ma lassitude me faisait réagir trop violemment. Paul avait travaillé dur pour décrocher son diplôme d’avocat. Certes, son nom de famille avait ensuite facilité les choses, son père lui envoyant ses meilleurs partenaires et ses plus riches clients. Bref. De toute façon, il n’était pas question de Paul et ce n’était certainement pas de sa faute si j’en étais là. Je devais arrêter de reporter mes problèmes sur lui.

Il descendit les marches de l’escalier en courant et enfila ses chaussures à la hâte. Paul m’offrit un superbe sourire et m’embrassa le front.

— À ce soir, ma puce. Passe une belle journée !

— Tu rentres tard ? murmurai-je, pressentant déjà sa réponse.

Il grimaça en coin.

— J’essaie de faire au mieux, je te le promets. Et si je ne rentre pas trop tard, on pourrait aller courir un peu tous les deux ?

La lueur qui animait dorénavant ses prunelles m’exaspéra. On se voyait déjà peu. Ce n’était pas pour aller faire du sport quand on parvenait enfin à avoir quelques instants tous les deux !

Il comprit sans doute ma déception en voyant la moue qui se dessinait sur mon visage.

— Allez, ça nous fera du bien, me lança-t-il en accompagnant sa phrase d’un clin d’œil. Pense à ta robe de mariée, ma puce.

Sa main tapota mon flan en même temps, effaçant toute trace d’éventuelle bonne humeur chez moi. Comment osait-il ? Je ruminais. Certes, j’aimais bien vivre, bien manger, me faire plaisir et je ne voyais pas en quoi cela pouvait être un défaut ! Je n’avais pas la taille mannequin, contrairement à ses superbes collègues, mais j’étais bien dans mes baskets ! Du haut de mon petit mètre soixante et des brouettes, la nature m’avait octroyé une silhouette aux courbes généreuses. Et jusqu’à présent, Paul m’avait trouvé jolie ainsi ! Mais depuis quelques temps, il faisait régulièrement allusion à mes poignées d’amour, ou à mes biceps un peu trop arrondis. Je détestais cela. Pour qui se prenait-il ? Il devait m’accepter telle que j’étais, c’était le deal ! Je ne lui demandais pas de devenir soudainement plus tendre ou plus compréhensif, alors il ne devait pas me demander de changer mon physique. Je pris sur moi pour bloquer dans ma gorge la brûlure qui étreignait ma trachée. Hors de question de lui montrer à quel point une telle remarque m’avait blessée. J’avais peut-être des kilos en trop, mais j’avais aussi ma fierté !

— Je fais mon possible pour ne pas traîner au bureau, m’assura-t-il en repartant vers la porte tout sourire.

— Moi aussi, chuchotai-je, dépitée.

Lorsque je me retrouvai enfin seule, j’essuyai une larme sur ma joue. Il venait de piquer mon égo de manière déloyale. S’en rendait-il seulement compte ? Monsieur parfait devenait blessant lorsqu’il enfilait le costume de Mister France. Le moral en berne, je décidai de reprendre mon pseudo roman sous les yeux, histoire d’évacuer un peu mes idées noires.

Voilà comment, avachie dans le canapé, vêtue de mon pantalon de pyjama zébré trop grand et d’un vieux débardeur délavé, je rejoignais en quelques secondes une vie artificielle construite de mes mains, de mes mots. L’histoire de Miss Jones, détective un peu spéciale, chasseuse de fantômes et médiatrice entre les hommes et les créatures de l’ombre reprenait son cours sous mes doigts trop pressés. Miss Jones, à l’inverse de moi, pouvait compter sur une confiance en elle à toute épreuve. Elle osait tout ce que je n’oserais jamais, se fichant royalement du regard des autres et encore plus des convenances. Entrer dans la peau de ce personnage le temps d’un chapitre me permettait d’entrevoir la vie autrement. Une réelle bouffée d’air frais ! Parfois, j’aimais repenser à mon adolescence. Durant cette trop brève période, moi aussi, j’avais osé. Dépasser les bornes, tester les limites, tant celle de ma mère que celles que m’imposait la société. J’écoutais du vieux rock à longueur de journée, raffolais de vêtements grunge et dénués de féminité et prônais la liberté de penser. Qu’il était loin ce temps ! Il m’arrivait souvent d’avoir l’impression d’être une vieille dame. Pourtant je n’avais même pas trente ans, c’était un comble ! Mais mon mode de vie et celle que j’étais devenue au fil du temps le laissaient suggérer. J’en avais conscience. Mais c’était une pente douce et peu effrayante, qu’on dévalait au fil du temps s’en réellement s’en rendre compte. Il n’y a que lorsque je regardais en arrière que je réalisais à quel point je m’étais éloignée de celle que j’étais autrefois, devenant l’ombre de moi-même, lisse et sans intérêt.

Autant dire que Miss Jones tombait à pic. Son caractère volcanique et ses répliques cinglantes pimentaient mes journées depuis plus d’un an. Sous formes de plusieurs tomes, j’écrivais sans relâche les aventures extraordinaires de ma détective particulière.

 

Quelqu’un sonna à l’interphone. Je réalisai alors que je venais de passer plusieurs heures penchée sur cette histoire. Voilà ce qui arrivait quand je m’investissais totalement dans mes textes. Plus rien ne comptait, j’entrai dans une bulle où le temps n’avait pas sa place. Je me relevai d’un bond, intrigué par ce visiteur imprévu. Lorsque j’activai l’interphone, un visage inconnu apparu dans le petit écran. Un grand gaillard barbu à l’air peu sympathique. Un livreur. Si je n’avais rien commandé, sans doute était-ce de la décoration achetée par Madame Herbert.

— Je vous ouvre, une minute. Dernier étage, porte 803, lançai-je avant de filer passer un sweet-shirt pour couvrir mes épaules.

Le bas de pyjama zébré risquait déjà de me faire mourir de honte, autant éviter en plus de m’exhiber à moitié dévêtue face à ce bourru peu avenant.

Lorsqu’une série de coup s’abattit sur ma porte, j’en conclus que ce cher livreur venait de rejoindre mon palier. Tentant un semblant d’assurance dans ma tenue des grands soirs, j’optais pour un sourire éclatant en ouvrant la porte de l’appartement. Le grand barbu s’avérait en réalité plus grand encore que ce que je n’avais cru. Pour faire simple, Hercule me toisait. Hercule ou son sosie version viking. Ou bien version Ogre. Au choix. Avec sa longue chevelure ébène et sa barbe de plusieurs centimètres, je crains un instant qu’il ne vienne me cambrioler. Quand je constatai qu’il ne détenait aucun colis entre ses grandes mains, je frissonnai.

— Oui ?

Voilà tout ce que je trouvai à dire à ce parfait inconnu planté devant ma porte.

— Tu dois être Lena ?

J’ouvris de gros yeux et déglutis avec peine. Impossible de bouger. Que… Quoi ? Comment avait-il eu vent de mon prénom ?

— Qui êtes-vous ? demandai-je, sérieusement inquiétée.

Sans même que je ne le contrôle, mon ton était devenu menaçant sous l’emprise de la peur.

Le grand gaillard me détailla de la tête au pied, marquant une pause certaine sur les zébrures de mon pantalon. Un sourire retenu se dessina dans sa barbe brune, ce qui ne me disait rien qui vaille.

— Il se pourrait bien que je devienne ton beau-frère, me lança-t-il amusé.

La poisse.

— Tu es …

— Cameron, se présenta-t-il en concluant mes suppositions.

Cette fois-ci, je sentis le rose me monter aux joues. J’étais donc dans mon vieux pyjama pourri, la tignasse pleine de nœuds et des cernes plus grosses que mes yeux face à mon futur beau-frère. Il n’était pas censé arriver avant samedi. Ne sachant pas quoi dire, je restais immobile, mal à l’aise.

— Je devais arriver vendredi mais notre manager nous a finalement trouvé un vol plus tôt que prévu. Les autres sont à l’hôtel, si besoin je peux y aller aussi…

En plus d’être mal habillée, je ne faisais preuve d’aucune bonne manière. Quelle hôtesse minable je faisais !

— Non !

Il essuya un léger rire en me voyant soudainement sortir de ma torpeur.

— Non, entre, ce n’est pas un problème, lui dis-je.

Encore surprise de cette arrivée anticipée, je lui offris un sourire figé et rentra dans le salon, lui intimant de me suivre d’un geste de la main. Je découvrais par la même occasion deux valises jusqu’alors restées derrière lui.

Je passai derrière le comptoir et lui proposa à boire, ce qu’il accepta volontiers. Je lui servis un grand café et m’en fis un autre par la même occasion.

— C’est un bel appart, me glissa-t-il, sans doute pour combler le silence gênant qui s’immisçait entre cet inconnu et moi.

J’acquiesçais.

— Oui, on s’y sent bien. Paul est au travail. Il devrait rentrer dans quelques heures. Je vais lui passer un coup de fil pour le prévenir de ton arrivée. Avec un peu de chance il pourra se libérer un peu plus tôt que d’habitude.

Je l’espérais. Entretenir une discussion de plusieurs heures avec quelqu’un que je ne connaissais absolument pas me serai incroyablement compliqué. La timidité, ma pire ennemie.

— Pas de souci. À vrai dire, je suis épuisé.

— Tu m’étonnes. Une quinzaine d’heures de vol, c’est bien ça ?

— Oui. Mais le pire, ça reste le jetlag.

— Huit heures de décalage, complétai-je.

Il parut étonné de ma réponse.

— Tu connais San Francisco ?

— J’ai déjà eu la chance d’y aller, en effet. C’était il y a longtemps. Une ville magnifique.

— En effet.

Ma mère m’y avait emmenée durant mon adolescence. J’étais tombée amoureuse des lieux. Une atmosphère paisible y régnait. Et par-dessus tout, ce qui prévalait dans mes souvenirs, c’était l’âme définitivement artistique de cette ville. Comme si la pénibilité du quotidien n’y trouvait pas d’écho. On s’y sentait libre et heureux. Vivant. Un jour peut-être, j’y retournerai. Mais Paul n’avait guère de temps libre à consacrer à de telles escapades ces derniers temps.

Cameron avala une gorgée de café fumant.

— Je vais aller préparer ta chambre. Tu pourras te reposer.

— Merci.

Finalement, l’ours qui me faisait face n’avait d’impressionnant que l’apparence et le timbre grave de sa voix. Tout compte fait, il semblait plutôt sympathique. Un tee-shirt de Mettallica recouvrait son large torse et ses cheveux était relevés en un chignon négligé. Je l’observais, autant intimidée que ravie de faire la connaissance du frère de mon futur époux. Enfin, je rencontrai quelqu’un qui semblait normal dans la famille Vernier. Davis, me corrigeai-je intérieurement.

Je le délaissais et filai dans la chambre d’amis située à côté du salon. J’attrapais les draps dans l’armoire et préparai le lit. Il me fit sursauter en me rejoignant dans la pièce.

— Je peux aider ?

— Non, non. Tu es l’invité, tu ne fais rien, plaisantai-je avec le sourire.

Il s’amusa de ma remarque et haussa les épaules avec nonchalance.

— Voilà, c’est fini. Tu as une salle de bain en face du salon, au bout du couloir si tu le souhaites. Surtout, fais comme chez toi le temps que tu resteras ici. C’est un plaisir de t’avoir parmi nous. Paul va être ravi de te savoir ici.

Dans un ultime sourire je quittai la pièce, laissant notre invité dans ses quartiers. Lorsque je regagnai la cuisine, j’attrapai ma tasse à café et la portais à mes lèvres, encore brûlante. Je restai figée quelques instants. Mon cerveau me faisait l’effet d’un brouillon, encore ombragé par la fatigue, secoué par l’imprévu et étouffé par la gêne.

Ok. Il était temps de se reprendre. Mission douche, vêtements décents et grand ménage au programme. Avant, j’avais un coup de fil à passer. »

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